Milena Todorova
Photographe documentaire et blogueuse voyage
31 ans, née à Sofia. Diplômée de l'Académie nationale des arts de Sofia en photographie documentaire. Travaille depuis 11 ans sur le terrain dans les Balkans — Bulgarie, Macédoine du Nord, Albanie, Kosovo. Auteure du blog Balkans Lens suivi par 84 000 personnes sur Instagram. Collabore avec National Geographic Traveler (édition bulgare) et plusieurs agences touristiques françaises pour la promotion de la Bulgarie. Spécialisée dans la photographie de paysage, l'architecture rurale et les communautés pastorales isolées.
La Bulgarie reste sous-photographiée par rapport à ses voisines croate ou grecque. C’est à la fois une frustration et une chance : les spots ne sont pas encore saturés, les locaux ne sont pas fatigués des touristes armés d’appareils photo, et il reste des angles vierges. Milena Todorova le sait mieux que quiconque — elle sillonne les routes bulgares depuis 11 ans avec ses deux boîtiers Sony.
Nous l’avons rencontrée à Sofia, dans son studio du quartier Lozenets, entre deux missions. Elle venait de rentrer d’une semaine dans les Rhodopes pour capturer la transhumance automnale. Café noir, cartes mémoire qui traînent sur la table, et une franchise désarmante sur les erreurs à ne pas commettre.
Les spots et le matériel selon Milena Todorova
La Bulgarie est souvent décrite comme la destination photo « underrated » des Balkans. Vous confirmez ?
Milena Todorova : Complètement. Et ça va durer encore quelques années, alors profitez-en. La Croatie est magnifique, mais Plitvice ressemble à une convention de photographes en été. À Belogradchik un samedi matin, vous pouvez être seul sur un rocher avec vue sur les formations et un village en contrebas. Impossible en Slovénie ou au Monténégro.
La Bulgarie compense une infrastructure touristique plus modeste par une densité de sujets photographiques exceptionnelle : des paysages de montagne à couper le souffle, un patrimoine architectural très diversifié, une lumière méditerranéenne dans le sud et une lumière continentale dans le nord qui créent des ambiances radicalement différentes. Le tout sur un territoire de la taille de l’Autriche.
Quels sont vos spots photo incontournables en Bulgarie ?
Il y a des hiérarchies dans mon cœur. Je vais vous donner les 5 qui m’ont le plus marquée, dans des genres différents.
Numéro 1 : les rochers de Belogradchik. Ces formations de grès rouge dans le nord-ouest de la Bulgarie ressemblent aux Bryce Canyon à une échelle plus intime. La lumière au coucher du soleil les fait passer de l’orange au violet en 20 minutes. Il y a une forteresse médiévale intégrée dans les rochers — combinaison architecture et nature impossible à rater.
Numéro 2 : les lacs du Rila à l’aube. La randonnée depuis le téléphérique de Malyovitsa permet d’atteindre les Sept Lacs avant les premières hordes de touristes. À 6h du matin en juillet, les eaux sont lisses comme du mercure et les sommets se reflètent sans un frémissement. C’est exigeant physiquement (1 500 m de dénivelé cumulé) mais photographiquement irréel.
Numéro 3 : la Vallée des Roses en mai. Je n’y vais jamais pendant le festival, trop monde. J’y vais la deuxième semaine de mai, quand les champs sont en pleine floraison et que personne ne se bouscule. L’aube dans les champs de rosa damascena avec la brume matinale dans les collines — c’est la Bulgarie que j’ai vendu le plus souvent aux rédactions étrangères.
Pour explorer ces paysages et préparer vos angles de prise de vue, notre galerie photos Bulgarie rassemble les plus beaux clichés classés par région et par thème.
Numéro 4 : le vieux Plovdiv en lumière rasante. La vieille ville perchée sur ses trois collines, avec ses maisons de la Renaissance bulgare (période 1850-1880) en surplomb sur la rivière Maritza. La lumière rasante en fin de journée fait ressortir les façades peintes et les balcons en encorbellement. Je reste souvent jusqu’à la nuit pour les illuminations nocturnes.
Numéro 5 : les villages fantômes des Rhodopes. À 20-30 km de Plovdiv vers les Rhodopes, il existe des villages abandonnés dans les années 1970-1990 lors de l’exode rural socialiste. Les maisons de pierre sont en ruines mais debout, les jardins ont été repris par la végétation. Il y a une mélancolie et une beauté étrange dans ces endroits. Je n’en donne pas les noms précis — c’est leur dernier luxe, celui de ne pas être découverts.
Quel équipement recommandez-vous à un voyageur qui veut de belles photos sans transporter du matériel professionnel ?
Le meilleur conseil que je puisse donner : investissez moins dans le matériel et plus dans votre réveil-matin. La golden hour — les 45 minutes après le lever du soleil et les 45 minutes avant le coucher — transforme n’importe quel lieu ordinaire en lieu extraordinaire. Et personne n’y va, parce que tout le monde dort.
Si vous partez avec un smartphone dernier modèle (iPhone 15 Pro ou Google Pixel 8), vous pouvez faire des photos remarquables. Utilisez le mode Pro pour contrôler manuellement l’ISO et la vitesse d’obturation. En lumière dorée, un smartphone bien réglé bat un reflex mal réglé.

Si vous voulez investir dans un vrai appareil sans partir avec du matériel lourd : un hybride Sony ZV-E10 ou un Fuji X-T30 avec un objectif 16-55mm couvre 90 % des situations en Bulgarie. Léger, compact, discret dans les marchés et les monastères.
Un filtre polarisant est selon moi l’accessoire le plus sous-estimé pour photographier la mer Noire et les lacs de montagne. Il réduit les reflets sur l’eau et fait ressortir la couleur turquoise ou bleue intense par rapport à un ciel bien contrasté.
Comment gérez-vous la relation avec les habitants, notamment dans les villages ?
C’est la clé de tout. Les Bulgares des zones rurales sont hospitaliers mais méfiants vis-à-vis des étrangers qui pointent un appareil sans demander. Ma règle d’or : apprenez cinq mots de bulgare minimum — Moga li da vi snimam? (Puis-je vous photographier ?) — et le rapport change instantanément.
Les personnes âgées dans les villages sont souvent les sujets photographiques les plus riches : visages creusés, mains travaillées par des décennies d’agriculture, costumes parfois encore traditionnels. Ils sont souvent touchés qu’on s’intéresse à eux et à leur mode de vie. J’offre toujours les photos imprimées par la suite — ça crée une relation et des portes ouvertes pour le prochain passage.
Pour l’autotour dans les Rhodopes et accéder aux villages éloignés, notre guide autotour Bulgarie vous donnera les routes secondaires et les étapes les mieux adaptées à un voyage photographique autonome.
La côte de la mer Noire offre-t-elle des opportunités photo différentes ?
Très différentes. La mer Noire bulgare n’a pas la transparence de la Méditerranée — l’eau est souvent d’un bleu-vert profond plutôt que turquoise, ce qui donne des images plus dramatiques que celles des côtes grecques ou croates. Les falaises de grès autour de Kaliakra et de Kavarna (extrémité nord de la côte) sont parmi les spots les plus sauvages. Les pélicans, les dauphins (rares mais présents) et les fous de Bassan nichent sur les escarpements — une faune photographique que peu de touristes connaissent.
Varna est ma base de la côte nord : le marché couvert Tzentralni Hali, les quartiers Art Déco du centre, la mer au loin depuis les hauteurs du Parc de la Mer — une ville qui offre 3 ambiances photographiques différentes en quelques kilomètres.
Les monastères bulgares sont-ils ouverts à la photographie ?
Oui, avec des nuances. Le monastère de Rila est le plus visité et le mieux organisé : il y a une grille de prise de vue très précise — pas de trépied dans le narthex, flash prohibé, mais pas de restriction sur les photos à main levée. La cour intérieure avec ses arcades peintes est l’une des compositions les plus « instagrammables » de Bulgarie, et je le dis sans ironie — c’est vraiment spectaculaire.
Bachkovo et Troyan sont plus accessibles pour des photos authentiques : moins de touristes, des moines encore présents qui traversent la cour, des bougies allumées dans l’obscurité des chapelles. Ce sont des expériences photographiques et humaines que Rila ne peut plus offrir à cause de la foule.
La complication principale dans les monastères : la lumière intérieure est souvent très basse (bougies et lustres de bronze). Il faut monter les ISO à 6400 ou 12 800 sur un capteur plein format pour ne pas avoir de flou de bougé. Un stabilisateur optique fait la différence.
Vos 3 photos à ne pas rater en Bulgarie absolument ?
Trois seulement ? Je triche légèrement.
La Tombe thrace de Kazanlak en maquette. La vraie est fermée, mais la réplique permet une photo fascinante : une coupole de 2 000 ans avec des fresques de banquets funèbres en couleurs vives, éclairée par un système LED chaud. Une fenêtre dans l’Antiquité, au milieu des champs de roses. Pas une image qu’on voit souvent en Europe.
Le monastère de Shipka au lever du soleil. Les coupoles dorées de l’église-mausolée russe sur fond de forêts automnales — un tableau impossible à rater si vous passez dans la région de Kazanlak en octobre.
Un village des Rhodopes sous la neige. Les maisons en pierre sombre, les toits enneigés, le minaret d’une mosquée (les Rhodopes abritent une communauté bulgare musulmane, les Pomaks) — c’est une image de la diversité balkanique que l’Occident ne connaît pas.

Questions rapides — 5 idées reçues sur la photo en Bulgarie
« La Bulgarie ce n’est pas photogénique » — Faux. C’est sous-documenté, ce qui est très différent.
« Il faut un visa compliqué » — La Bulgarie est dans l’espace Schengen depuis mars 2024. Vous entrez avec votre carte d’identité française.
« On ne parle pas anglais » — Les jeunes générations et les zones touristiques parlent anglais. Dans les villages reculés, un traducteur en ligne suffit.
« C’est dangereux de sortir appareil en vue » — La Bulgarie est l’un des pays les plus sûrs d’Europe orientale pour les voyageurs. Le taux de criminalité violente est bas. Prudence normale dans les grandes villes, comme partout.
« Les paysages bulgares ressemblent aux paysages grecs » — Absolument pas. La Grèce est méditerranéenne et aride. La Bulgarie alterne forêts de hêtres et de conifères, prairies alpines, zones steppiques, berges fluviales et littoral de la mer Noire. Ce sont des palettes climatiques et photographiques radicalement différentes.
Ma liste de post-traitement : moins c’est mieux
Quel est votre workflow de retouche ?
Je travaille sur Lightroom Classic pour le catalogage et la retouche de base. Ma philosophie est minimaliste : je veux que mes photos de Bulgarie montrent la vraie lumière du lieu, pas une interprétation fantaisiste.
En pratique, mes réglages par défaut pour les paysages bulgares :
- Exposition : +0,3 à +0,7 EV pour compenser la tendance des boîtiers à sous-exposer sur les fonds sombres
- Hautes lumières : -30 à -50 pour récupérer le ciel bulgare en été (souvent très lumineux)
- Ombres : +20 à +40 pour ouvrir les zones d’ombre en forêt et dans les ruines
- Vibrance : +15 maximum — au-delà, les couleurs de la campagne bulgare deviennent irréelles
- Clarté : +10 pour les paysages rocheux (Belogradchik, Rila), 0 ou -5 pour les portraits et les scènes de village
Pour les monastères en basse lumière, j’utilise le débruitage IA de Lightroom sur les photos à ISO élevé — le résultat est aujourd’hui meilleur que ce que je faisais à la main il y a 5 ans.
Conseil sur les réseaux sociaux : les proportions optimales pour Instagram Reels (9:16) et le format classique carré (1:1) diffèrent. Je cadre systématiquement plus large que nécessaire lors de la prise de vue pour pouvoir recadrer en post-traitement selon la destination finale de la photo.
Avez-vous des recommandations pour organiser un voyage photo en Bulgarie de 10 jours ?
Un séjour photo idéal en Bulgarie sur 10 jours que je recommande à mes abonnés :
- Jours 1-2 : Sofia — Architecture urbaine, marché de Zhenski Pazar, mosquée Banya Bashi, Jardins de Serdica
- Jour 3 : Rila — Départ à 5h depuis Sofia, les Sept Lacs à l’aube, retour via le monastère de Rila en début d’après-midi
- Jours 4-5 : Plovdiv — Vieille ville en lumière rasante, plaine de Thrace en soirée depuis les hauteurs
- Jour 6 : Kazanlak et la Vallée des Roses — Optimal en mai-juin, sinon le Shipka Pass en automne
- Jours 7-8 : Varna et côte nord — Promontoire de Kaliakra, port de Balchik, jardins botaniques
- Jours 9-10 : Rhodopes — Village de Shiroka Laka (architecture traditionnelle), gorge de la Trigrad, retraite vers Sofia
Ce circuit évite les routes principales et privilégie les lumières de début et fin de journée pour chaque destination.
Pour une présentation visuelle complète de la diversité des paysages bulgares avant votre voyage, parcourez notre sélection des 30 plus beaux paysages de Bulgarie en photos — idéale pour planifier vos angles de prise de vue par région.
Pour découvrir la photographie de voyage sur les côtes et paysages européens, la côte croate offre une comparaison intéressante avec la côte bulgare — deux mers différentes (Adriatique vs Noire), deux lumières distinctes, deux esthétiques complémentaires pour un photographe de voyage.

